9 minutes 43ThéâtredelaCité

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À venir
 

9 minutes 43

JLG / CUT UP
D’après l’œuvre de
Jean-Luc Godard et notamment Bande à Part (1964)
Mise en scène 
Bruno Geslin / Cie La Grande Mêlée
Spectacle produit par le
ThéâtredelaCité et La Grande Mêlée

Distribution

D’après l’œuvre de
Jean-Luc Godard et notamment Bande à Part (1964)
Mise en scène 
Bruno Geslin / Cie La Grande Mêlée
Spectacle produit par le
ThéâtredelaCité et La Grande Mêlée
Avec les comédien·nes de l’AtelierCité
Leïa Besnier, Matthieu Calvié, Julien Desmarquest-Prada, Tristan Jerram, Salomé Lavenir, Apolline Peccarisi et Lalou Wysocka
Son
Loïc Célestin
Lumière
Philippe Ferreira
Scénographie
Mickaël Labat et Bruno Geslin
Costumes
Nathalie Trouvé
Assistanat à la mise en scène
Nathan Barus
Dramaturgie
Simon-Élie Galibert

Coproduction
ThéâtredelaCité – CDN Toulouse, La Grande Mêlée

Avec le soutien de la Manufacture Maraval, lieu de résidence et création Boissezon (Tarn)

La Grande Mêlée est conventionnée par la DRAC Occitanie – Ministère de la Culture et la Région Occitanie / Pyrénées-Méditerranée et subventionnée par la ville de Nîmes.

Informations

Le CUB


Création à l’Automne 2026

Saison À venir
AtelierCité
Théâtre

Résumé

Neuf minutes quarante-trois, c’est le temps qu’il a fallu à Anna Karina, Claude Brasseur et Samy Frey pour traverser le Musée du Louvre en 1964. C’est une séquence, un intermède dans le film Bande à part, avant que l’histoire ne tourne au vinaigre.
De cette idée idiote, est née une autre idée tout aussi idiote, celle de faire traverser à huit comédiennes et comédiens de l’AtelierCité, l’intégralité de l’œuvre de Godard à toute vitesse.
Qu’est-ce que ces deux courses folles, séparées par soixante années, autant dire une vie, racontent de nous ? De ce que nous étions ? De ce que nous sommes ? De ce que nous sommes devenus ? De ce que nous voulions être ?
Plus d’un demi-siècle parcouru à la vitesse de la lumière. Ces jeunes gens pressés d’hier sont-ils toujours aujourd’hui, des frères et des sœurs ou de parfaits étrangers ?
Et ne sommes-nous pas, peut-être, nous aussi devenus de parfaits étrangers à nous-même ? Neuf minutes quarante-trois, une éternité.

Pour les spectateurs qui viennent d’entrer dans la salle, tout ce que l’on peut dire ce n’est que quelques mots : Dragons de pacotille, lutte, critique, transformation, cahiers du cinéma, guerre d’Algérie, technicolor, géométrie, mauvais génie, montage, Palestine, sept cents signes, sémiologie, 1968, contradiction, dispute, langage, révolution, Herald Tribune
On m’a demandé d’écrire un texte de sept cents signes, sept cents signes, mais c’est quoi sept cents signes ? Et merde dit Pierrot après avoir allumé la mèche.
Là des paroles et on n’entend rien, là du silence et on entend quelque chose. À ton avis, les ouvriers qui ont fabriqué le disque que l’on écoute, tu crois qu’ils ont chanté en le fabriquant ?
Un spectacle, ça ressemble à un paysage ou à une usine ? Un peu des deux, mais ça, c’est une autre histoire. Et si tu devais continuer par un mensonge tu dirais quoi ? Bon, ben, maintenant c’est l’heure de la publicité.

Bruno Geslin

Entretien avec Bruno Geslin

En quatrième vitesse

Après Sur le chemin des glaces, captivante expérience scénique et filmique dans les pas de Werner Herzog, le metteur en scène Bruno Geslin entreprend une exploration au long cours de l’œuvre et de la pensée de Jean-Luc Godard. Scindée en trois volets, cette très prometteuse aventure théâtrale en mode cut/up* démarre avec 9 minutes 43, spectacle mené tambour battant avec la troupe de l’AtelierCité.
* assemblage de fragments de plusieurs œuvres pour en produire une nouvelle

Le spectacle 9 minutes 43 que vous allez concevoir avec la troupe de l’AtelierCité s’inscrit dans le cadre d’un projet plus large, baptisé JLG/CUT UP et axé autour de l’œuvre de Jean-Luc Godard.
Bruno Geslin – Oui, ce projet rassemble trois spectacles, à la fois autonomes et concordants, qui correspondent à trois mouvements spécifiques dans la dynamique dialectique globale. Trouvant son impulsion initiale dans Bande à part (1964), 9 minutes 43 constitue le premier spectacle/mouvement. Réalisé avec les élèves du Théâtre National de Bretagne, le second s’intitule Les Carabiniers et se base sur le film éponyme, cinquième long métrage de Godard et l’un de ses plus radicaux. Enfin, le troisième – Terre de France – prend comme matrice sa fameuse série documentaire France, tour, détour, deux enfants, diffusée sur Antenne 2 en 1979.

Quel est le point de départ de 9 minutes 43 ?
Neuf minutes quarante-trois secondes, c’est le temps qu’il faut aux trois personnages principaux de Bande à part – incarnés par Anna Karina, Claude Brasseur et Samy Frey – pour traverser le Musée du Louvre, dans une séquence mémorable. À l’époque où le ThéâtredelaCité m’a proposé de travailler avec la troupe de l’AtelierCité, je revoyais pas mal de films de Godard et cette séquence fameuse de Bande à part s’est incrustée dans mon esprit, comme une évidence. Par extension, j’ai eu l’idée de faire traverser par les sept comédiennes et comédiens de l’AtelierCité l’intégralité de l’œuvre de Godard, à toute vitesse, en me demandant ce que cela pouvait produire, ce qu’il en adviendrait. Qu’est-ce que ces deux courses folles, séparées par soixante années – autant dire une vie – racontent de nous ? De ce que nous étions ? De ce que nous sommes ? De ce que nous voulions être ? Qu’ont encore en commun les jeunes gens pressés d’hier avec ceux d’aujourd’hui ? J’avais vraiment envie de susciter une conversation entre deux jeunesses, celle des années 1960 et celle d’aujourd’hui. C’était quelque chose d’assez empirique. Je ne savais pas du tout si nous pouvions trouver une forme à partir de ce dialogue.

Quand et comment le projet a-t-il été lancé ?
J’ai mené un premier travail en 2023, à partir de la séquence de course dans Bande à part, avec une troupe précédente de l’AtelierCité. Nous avions répété au sein de la Manufacture Maraval, à Boissezon, dans le Tarn. Fief de ma compagnie La Grande Mêlée, la Manufacture est aussi un lieu d’accueil et de résidence, en particulier pour des compagnies émergentes. J’attache de l’importance à la transmission car c’est la jeunesse d’aujourd’hui qui va faire le théâtre de demain. Il faut accompagner les nouvelles générations, leur donner des outils, a fortiori dans un moment où la production du spectacle vivant s’avère de plus en plus fragile… Au fil de mon parcours, des gens m’ont accompagné, m’ont ouvert des portes, m’ont aidé à avancer. J’arrive à un âge où je peux reprendre le flambeau (sourire). Le plateau de la Manufacture se situe dans un ancien atelier textile. Cela résonne bien avec Godard – dans la mesure où il a beaucoup creusé la notion du travail, et sa valeur, à l’échelle de l’être humain, en questionnant notamment l’aliénation que peut engendrer le travail – et cela nous a vraiment portés durant ce chantier initial. Nous avions alors réalisé une forme d’une trentaine de minutes, qui avait été présentée dans le cadre du festival Tourisme Imaginaire. Cette première expérience collective m’a donné envie d’aller plus loin.

Qu’est-ce qui vous motive en particulier ?
Chacun de mes spectacles correspond à un moment bien précis de ma vie. Je déteste me répéter et je m’ennuie très vite. Un projet doit vraiment répondre à une nécessité. La meilleure façon de rester un peu vif, c’est d’installer des pièges sur son propre chemin, afin de ne pas s’appuyer sur des acquis. Se confronter au cinéma et à la pensée de Jean-Luc Godard fait vraiment beaucoup de bien en tant qu’artiste et oblige à se remettre en question. Durant la session de travail en 2023, je me suis rendu compte que l’écriture des dialogues constitue une matière de travail formidable pour de jeunes acteurs et actrices. J’ai pu mesurer aussi à quel point Godard interroge notre rapport à la politique. Il ne laisse jamais tranquille, pousse à ne pas faire les choses par automatisme, incite à toujours analyser ce qu’il peut y avoir d’invisible derrière des choses que l’on peut faire machinalement. Il y a quelque chose de salvateur à cet endroit-là.

Comment se profile le processus créatif pour 9 minutes 43 ?
Nous en sommes au tout début. A priori, nous n’allons pas repartir de la trame tissée en 2023. Je fais beaucoup travailler les actrices et les acteurs de l’AtelierCité, en leur disant : « Il faut muscler son Godard » (sourire). Je leur parle du cinéma de JLG, nous regardons des films ensemble, nous en discutons, ils et elles en discutent de leur côté, nous notons des idées… Le principe, c’est que chacun·e s’empare de choses en fonction de son histoire et de sa sensibilité. Je cherche des personnes parmi la troupe pour collaborer à l’écriture du spectacle. Plutôt que de donner mon propre point de vue, ce qui m’intéresse, c’est d’initier un dialogue entre cette jeune génération et l’œuvre de Godard. Ensuite, il va y avoir un travail très important au plateau. J’aime bien adopter les méthodologies de travail des artistes que j’approche. Ce ne sont pas des monographies, plutôt des mises en résonance, l’idée d’un rêve à l’intérieur d’un autre rêve, pour reprendre la belle formule de Pasolini. Ce n’est pas du tout une vision univoque d’une œuvre. Ici, le processus de création se rapproche autant que possible de celui, très vivant, que Godard a mis en œuvre durant les années 1960 – par exemple, il écrivait le matin les dialogues des scènes qu’il allait tourner l’après-midi. Parfois, il disait le texte aux interprètes à l’oreillette.

Lui aussi pratiquait l’écriture au plateau.
On peut même se dire qu’il en est l’inventeur (sourire). Il parle très souvent du théâtre dans ses interviews. Il dit qu’il n’y connaît rien, mais on sent qu’il est fasciné.

De quoi le spectacle va-t-il faire sa matière dramaturgique ?
Pour le moment, nous générons une matière chaotique à partir de laquelle, sculptée progressivement, nous allons donner forme à un spectacle. Nous puisons dans les films de Godard (surtout ceux des années 1960, un peu aussi ceux des années 70), dans des interviews ou encore dans des textes. Nous avons impulsé le travail dans cet élan du cut/up accéléré, avec l’inconscience et la force de la jeunesse, pour traverser l’œuvre de Godard à toute blinde et voir ce que ça produit. Il est impossible de développer un rapport étroit avec chaque film. C’est le mouvement qui crée le sens, de manière très cinématographique. Comme le disait Godard, en parlant du montage : ce qui est politique, ce n’est pas une image, mais le rapport qu’elle entretient avec une autre. Il s’agit concrètement, par exemple, de chercher à voir comment on peut faire dialoguer des séquences, extraites de deux films différents, avec dix ans d’écart entre les deux. Le titre est presque une provocation : 9 minutes 43 secondes ne suffisent évidemment pas pour explorer l’œuvre de Godard, il faudrait plutôt y consacrer toute une vie (rires). La problématique tient au fait qu’il ne faut pas être superficiel. Dans le spectacle, nous nous concentrons sur la première période de sa filmographie, sur les rapports hommes-femmes et sur la question de voir comment se constitue un groupe politiquement, en référence en particulier à La Chinoise (1967). Ça m’intéresse vraiment de voir comment de jeunes actrices et acteurs vont s’emparer de cette matière, comment elle fonctionne et frictionne avec elles et eux.

Qu’est-ce qui ressort de la première phase de travail ?
Ça frictionne déjà bien (sourire). Une partie du travail consiste à lever les malentendus qui existent autour de certains films – malentendus que Godard a pu lui-même alimenter. Le problème, c’est que ces malentendus peuvent empêcher de bien voir les films pour ce qu’ils sont. Ses films des années 1960-70 apportent une photographie sociologique de la France de l’époque, notamment sur la place de la femme à l’intérieur de la société, questionnée de manière très directe par Godard. Certains aspects peuvent paraître à la limite de l’insupportable pour des jeunes d’aujourd’hui.

Sur quels fondements s’appuie la scénographie ?
J’aime beaucoup amorcer le processus créatif en travaillant sur les costumes avec les interprètes. Un costume dit forcément quelque chose, notamment au sujet du genre. C’est une manière très concrète d’engager une réflexion et d’interroger des stéréotypes. Ici, les costumes et les décors se détachent de toute référence temporelle évidente. Au niveau de la création sonore, domaine dans lequel Godard a effectué un travail d’une très grande richesse, je me focalise pour le moment surtout sur la voix ainsi que sur le décalage entre le son direct et l’enregistré, les stimulations que cela peut engendrer au niveau de l’imaginaire et du ressenti. Quant à la musique, j’aimerais bien convoquer certaines bandes originales de films en les faisant résonner autrement. Je pense qu’il y aura aussi beaucoup de bruitage, des atmosphères sonores plus que des compositions musicales proprement dites. Le dispositif scénique va se composer principalement d’éléments mobiles. Tout à vue, comme sur un plateau de cinéma. L’idée directrice, c’est que l’objet est en train de se fabriquer devant nous. Toujours insaisissable et en mouvement. Le parti pris peut paraître paradoxal, mais je ne veux pas utiliser de vidéo au plateau, dans ce spectacle ni a priori dans les deux autres. Pas d’images de films de Godard, pas de filmage en direct sur scène, rien qui fasse trop cinéma.

Qu’est-ce qui détermine ce choix ?
Ça semblait évident d’employer de la vidéo. Du coup, je me suis dit que c’était forcément une très mauvaise idée (sourire). Je veux que chaque personne dans le public puisse créer librement son propre film intérieur. En recourant à des procédés cinématographiques, nous risquerions de passer à côté de l’enjeu essentiel soulevé ici : qu’est-ce que Godard peut susciter sur un plateau de théâtre, avec un langage de théâtre ? Le projet d’ensemble se fonde précisément sur le désir de se confronter aux limites du langage théâtral et d’explorer tous les champs qui peuvent s’ouvrir en bousculant ces limites.

Propos recueillis par Jérôme Provençal, décembre 2025