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Mai 2019
 

Énéide(s)

Mise en scène et adaptation
Maëlle Poésy
Texte
Kevin Keiss en collaboration avec Maëlle Poésy

Distribution

Mise en scène et adaptation
Maëlle Poésy
Texte
Kevin Keiss en collaboration avec Maëlle Poésy
Avec
Genséric Coleno-Demeunaere Rosabel Huguet Marc Lamigeon Roshanak Morrowatian Philippe Noël Roxane Palazotto Véronique Sacri Joël Suarez
Traduction et dramaturgie
Kevin Keiss
Scénographie
Damien Caille-Perret
Création lumière
César Godefroy
Création son
Samuel Favart-Mikcha
Création vidéo
Romain Tanguy
Création costumes
Camille Vallat assistée de Juliette Gaudel
Assistante mise en scène
Aurélie Du Cerceau
Régie générale – construction décor
Géraud Breton

Informations

Saison À venir

Résumé

Le processus d’écriture et de création de ce prochain spectacle se construit au croisement entre l’histoire d’un mythe et une recherche sur la question du rapport des exilés au voyage et à la mémoire de celui-ci. Revisiter l’histoire d’un exil, celui d’Énée, à travers le prisme de la mémoire de l’exilé. Un prisme subjectif, dont la traduction scénique au plateau empruntera au fonctionnement même de la mémoire. Comment un souvenir surgit-il ? Quelles sensations, mots, visions conserve-t-on des épisodes du voyage ? Comment notre mémoire s’articule-elle ? Ré-interprète-t-elle les épisodes manquants ?

L’Énéide est un point de départ, un récit des origines, un mythe qui traite à la fois du voyage initiatique, de l’exil, de l’héritage. Des thèmes qui me sont chers depuis longtemps et que j’explore au fil des créations de la compagnie.
De ce voyage, nous conservons des bribes, des fragments choisis qui permettent de le reconstituer peu à peu sous forme de flashes back. Une narration du souvenir, décousue, fragmentée, entre rêve et cauchemar, où l’on reconstruit le puzzle des rencontres, des embûches et des espoirs. Du texte de Virgile, nous ne retenons que quelques étapes décisives en modifiant parfois l’ordre de la narration d’origine : le départ d’une ville qui se détruit sous les yeux d’Énée, emportant son père sur son dos, l’éternel recommencement des traversées et des naufrages, la rencontre amoureuse,
et le renoncement, l’arrivée chez les morts : un espace-temps du présent qui permet de regarder à la fois son passé et d’envisager son avenir.

Au plateau, cela me paraît essentiel que cette narration ne se constitue pas uniquement via le texte, mais également via le corps des interprètes. C’est pourquoi je souhaite dans la distribution faire appel à des danseurs. La chorégraphie permet de toucher du doigt l’incarnation de l’invisible qui se joue dans le processus de la mémoire, les réminiscences, les « trous de mémoire ». Il s’agit ainsi de permettre aux séquences de se réinterpréter par le biais de différentes traductions scéniques. Dépasser ainsi la limite des mots pour aller vers une incarnation des sensations.

Dans le processus d’écriture du spectacle, je souhaite associer une recherche documentaire, qui sera ensuite un vivier pour l’équipe artistique lors de la création. En amont de la création, nous effectuons un travail basé sur des interviews avec des scientifiques spécialistes de la mémoire et de son fonctionnement. Mais aussi, avec des médecins et psychanalystes travaillant avec les réfugiés au sein du centre Primo Levi, et au sein de la CIMADE. Il s’agit de questionner le rapport à l’exil entre ceux qui ont vécu le voyage et ceux qui ne l’ont pas vécu au sein d’une même famille. Comment cette mémoire s’articule-t-elle au sein des différentes générations. Quelles interrogations identitaires cela crée-t-il ? Dans quelle langue pose-t-on les questions ? Dans quelle langue y répond-t-on ? Comment la mythologie personnelle d’une famille s’inscrit-elle de génération en génération ? Que reste-t-il de ce voyage dans les générations suivantes ? Quels manques, quels silences, essayent de colmater, réinventer, réaliser les générations suivantes ? Comment la quête
née de ce voyage se poursuit-elle ensuite de génération en génération ? Comment le récit familial devient-il lui aussi un mythe des origines ?

Dans cette création, je souhaite interroger le rapport à la construction de l’identité via la mémoire du voyage et le lien avec cet ailleurs laissé derrière soi. Ce qui dans les silences et les manques de la mémoire des uns permet aux autres de construire leur propre mythologie du voyage.

Maëlle Poésy

Note d'écriture / dramaturgie / traduction

Au départ de ce spectacle, il y a l’envie de poser/se poser des questions très intimes : comment hérite-t-on de l’exil de nos parents, de nos grands-parents ? Comment fonctionne notre mémoire à nous qui n’avons pas vécu l’exil et qui
pourtant le ressentons ?

On apprend qu’il y aurait, d’un côté, la mémoire de ce qu’on a vécu. Ce dont on garde mémoire précisément pour l’avoir éprouvé. De l’autre, une mémoire transmise d’événements, de sensations, de temps, antérieurs à nous-mêmes et dont pourtant nous sommes les légataires. Or, il apparaît que nous sommes bien composés, agis, déterminés, hantés par ces deux mémoires. L’héritage et le vécu se mêlant indistinctement.

La mémoire permet d’acquérir des informations, de les conserver et de les récupérer au moment opportun. Mais il y a l’envers du médaillon : l’oubli, renforcé par le passage du temps. Mémoire et oubli fonctionnent bel et bien ensemble.
Si la mémoire n’est pas une chose fixe, si elle se façonne, si elle possède sa plasticité, si elle est mouvement, l’oubli aussi. Loin de représenter deux fonctions antagonistes, ils partagent au contraire les mêmes objectifs : gérer de façon optimale la montagne de souvenirs qu’engendre la vie.

Dans l’Énéide de Virgile, le héros passe son temps à rappeler sa quête : fonder Rome, la nouvelle Troie, de façon obsédante. Mais il passe un temps conséquent à raconter son histoire, sa fuite, son errance. Le fabuleux poème nous offre une matière élémentaire. Comme une entreprise d’excavation, Énée permet de toucher une sorte de mythologie que nous portons en nous. Une mythologie irrationnelle, faite d’images, de sensations, comme si l’on s’approchait d’un rêve.

Nous tenterons de dessiner des cartes aux frontières mouvantes que sont celles de la mémoire à travers un voyage non exhaustif entre l’Énéide et les contributions récentes que la philosophie et la neuropsychologie ont formalisé. La rencontre de scientifiques nous permettant notamment d’appréhender les différents processus dont les neurobiologistes s’appliquent à décrire la physiologie intime. Enregistrant des voix, nous prendrons des bribes d’aveux, de nostalgies, de formations d’espoirs, d’évidentes réussites afin de dessiner les mythes et les mythologies inconscients et collectifs de notre mémoire de l’exil. Faisant nôtre cette considération de Virgile sur le « voyage inépuisable », l’exil qui se perpétue tant qu’il est raconté, et qui se transmet autant dans ses silences que dans ses explications.

Entre le travail de traduction méticuleux du latin, il s’agira parfois de s’éloigner du texte pour en rendre toute sa puissance orale, son incroyable souffle épique. Nous procéderons comme des scénaristes, tissant, récoltant, montant les séquences du spectacle au gré des rencontres et des répétitions. De telle sorte de donner à ressentir par la forme-même de la pièce un « rapport au fonctionnement de la mémoire » : à son incroyable énergie d’invention et de résilience.

Kevin Keiss