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Dans quel monde on vit ?

La pandémie que nous traversons et ses conséquences en cascade dans les recoins les plus inattendus de nos vies ont mis en exergue bien des mutations à l’œuvre dans nos sociétés. Devoir redéfinir la place de chacun∙e dans un espace-temps si différent de celui qui pouvait paraître immuable constitue également une riche expérience collective. Des lignes bougent, d’autres s’affirment plus fort, d’autres encore tentent de survivre à leur propre mort. Le monde occidental tremble sur ses fondations. Ce n’est pas sa première révolution. Tout cela fait que les schèmes habituels de la pensée échouent à embrasser la complexité d’un temps où tout va plus vite. Idéologies politiques, structures sociales et même la toute-puissante économie vacillent sur leurs certitudes quand elles ne sont pas en faillite. Entre espoirs, fantasmes et craintes d’un hypothétique « monde d’après », comment penser le présent ?

Cet hiver, le ThéâtredelaCité accueille trois metteuses en scène dont les pièces se font l’écho d’un monde en plein bouleversement. Du théâtre politique ? Le spectacle vivant l’est par essence, en tant que moment collectif dans l’ici et maintenant reliant scène et salle. C’est l’une des idées réaffirmées par Olivier Neveu dans son essai au titre
provocateur Contre le théâtre politique (2019). Que l’on souscrive ou non à la thèse qu’il y défend, on peut reconnaître l’intérêt des problématiques posées : il interroge notamment un certain théâtre proclamé comme politique qui, à force de se mettre en bouche les mots de ceux qu’il voudrait déboulonner, peut en devenir l’hôte, sinon servile, du moins impuissant. Combien de pièces au militantisme convenu, à la provocation confortable et qui n’apportent rien de nouveau si ce n’est un vernis de bonne conscience ?
Les propositions de ces trois metteuses en scène nous amènent ailleurs. De manière plus humble et plus ambitieuse à la fois. Il ne s’agit pas de changer le monde, mais de se faire l’écho d’un monde qui change bel et bien et, plus encore, d’un humain qui évolue en profondeur. Non pas nécessairement comme un projet qu’elles se sont assigné, mais parce que si l’on est vraiment attentif∙ve à ce qui arrive, être à cet endroit-là semble bien pertinent : à l’échelle anthropologique et philosophique, ontologique. C’est en tout cas là que leurs regards se sont posés, pour proposer des pièces qui, dans des esthétiques et à partir de points de vue très différents, mettent en scène notre temps par celles et ceux qui le vivent, leurs incertitudes et leurs angoisses, mais aussi leur incroyable énergie de vie.

Si la société toute entière ne va pas encore au théâtre, voici donc des pièces
qui la convoquent et s’adressent à tou.te.s.

© Jean-Louis Fernandez

QUI VOULONS-NOUS DEVENIR ?

Cela commence fin janvier par un bond dans le futur, après une première catastrophe climatique qui en annonce d’autres : avec Nostalgie 2175 d’Anja Hilling, Anne Monfort met en scène une société dystopique où les corps ne peuvent plus se toucher – tiens, tiens – et dans laquelle notre présent est devenu un objet de mémoire collective. Un récit-paysage atmosphérique et poétique questionnant les formes du désir, dont celui de maternité et de paternité, dans un monde voué à la destruction. On le sait depuis Jules Verne, la science-fiction ne raconte pas le futur : elle est une projection du temps présent, peut-être la plus révélatrice de ses métaphores. Sans doute parce qu’elle s’en empare justement par l’esthétique ; la transposition en éprouve les rouages secrets, les évidences qui n’en sont plus, les fantasmes prennent corps, deviennent action.
La semaine suivante, Julie Duclos convoque quant à elle le Lars Norén de 1993 avec Kliniken, dont elle adapte les références à la France de 2021 afin de respecter son aspect documentaire et résolument contemporain. Un hôpital psychiatrique – pas un asile – où se retrouvent des personnages atteints de folies ordinaires, de celles que notre société peut fabriquer. Un monde à la marge du nôtre, si proche qu’il ne faudrait qu’un pas pour que chacun∙e d’entre
nous y atterrisse – et la crise de la covid en a été un exemple criant. Dans le huis clos d’un plateau transformé en lieu de croisement pour treize comédien∙ne∙s se tisse une fresque bouleversante et drôle qui interroge ce que l’on nomme normalité et trouble les frontières que l’on trace avec la folie.

Quatre bombes prennent le plateau en une performance époustouflante.

© Simon Gosselin

Un concentré de vie qui se poursuit avec Désobéir et La Tendresse de Kevin Keiss, Alice Zeniter et Julie Berès, mis en scène par cette dernière. La reprise de Désobéir qui prolonge sa tournée est une excellente nouvelle. Les rêves et révoltes de jeunes filles d’aujourd’hui qui désobéissent à l’identité assignée par leurs familles, leurs milieux ou leurs vécus pour devenir elles-mêmes. Des jeunes femmes ont livré leurs témoignages à la plume de ces auteur∙rice∙s qui les ont recomposés en gardant le ton et le souffle, tout en préservant l’intimité de chacune. Quatre bombes prennent le plateau en une performance époustouflante pour faire bouger les représentations. La Tendresse en est le pendant masculin : au-delà de l’éducation reçue et des clichés de genre, huit interprètes témoignent de leur rapport à leur sensibilité et à leur virilité dans tous les domaines de leur vie, questionnent ce que cela induit dans leur présence au monde et tracent les chemins possibles pour, peut-être, s’inventer autrement.

© Axelle de Russe

On le sait depuis Jules Verne, la science-fiction ne raconte pas le futur : elle est une projection du temps présent.

Si la société toute entière ne va pas encore au théâtre, voici donc des pièces qui la convoquent et s’adressent à toutes les générations et classes sociales, pas seulement comme un vœu pieux, mais en étant au plus proche de l’humain et de la manière dont il essaie aujourd’hui de se redéfinir. Une chance peut-être de créer cette rencontre avec l’œuvre évoquée par Baptiste Morizot et Estelle Zhong Mengual dans Esthétique de la rencontre : pour eux, au-delà d’une appréciation esthétique de l’œuvre, ce qui compte est la rencontre individuante qu’elle performe chez le∙la spectateur∙rice et qui le∙la bouleverse en profondeur. Revenir à ce vivant-là avant le printemps électoral qui nous attend, voilà une bien belle façon de passer l’hiver et de faire, autrement, politique.

© Axelle de Russé
 
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