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Dossiers et reportages

Donner la parole au corps

C’était en mai 2021. Je revenais au théâtre pour la première fois après des semaines de confinement et des mois de fermeture des établissements culturels. Le ThéâtredelaCité
rouvrait et donnait la dernière création de la compagnie Baro d’evel,
Falaise.
J’avais, enfin, le plaisir de me retrouver dans le ventre de la salle obscure, dans un confinement aussi volontaire qu’éphémère, qui n’était plus isolement et distanciation sociale, mais rapprochement et rassemblement avec d’autres qui avaient fait, au même moment, le même choix que moi.
De
Falaise, je retiens une image, en lever de rideau : un pied, chaussé d’un gros soulier, troue brutalement la muraille qui s’élève autour du plateau. Le coup est franc, puissant : il arrache des gravats crayeux et ouvre une brèche par laquelle passe bientôt un corps que l’on entend marmonner des choses incompréhensibles, dans un parler oscillant entre langue d’Espagne et langue de la folie.
Je pouvais interpréter ce coup de pied initial de deux façons : comme une libération, que venait immédiatement confirmer un vol d’oiseaux, passant soudain d’un coup d’aile de coulisse à coulisse, ou comme un geste de destruction dans une scénographie qui est peu à peu percée, dégradée, détruite par d’autres pieds et jambes qui la mettent en ruines.

Pour sa réouverture post-confinement, avec Falaise, mais aussi avec Étreinte(S) de la chorégraphe Marion Muzac également programmé en mai dernier, le ThéâtredelaCité donnait la parole au corps. Il réitère cette entrée en matière au moment d’ouvrir la saison 2021-22 : spectacles de danse, de cirque, de marionnette se partagent les plateaux cet automne, puis tout au long de l’année jusqu’au 2 juillet prochain quand – autre spectacle de Baro d’evel – sera programmé avec et au théâtre Garonne.

Les arts corporels sont une chance pour le théâtre car ils lui ouvrent un champ, voire des outils de réinvention et d’inspiration.

Il est alors permis de poser une question : une telle place faite aux arts du corps est-elle légitime dans une structure comme le ThéâtredelaCité ? Pourquoi les textes, les grand·e·s auteur·rice·s du répertoire dramatique semblent-ils·elles s’effacer devant les arts du silence, dont les gestes peuvent être considérés comme aussi éloquents que muets ?

Depuis longtemps, il s’est trouvé des voix pour exprimer un désaccord plus ou moins virulent quand les œuvres canoniques de la littérature théâtrale disparaissaient des scènes qui leur étaient dédiées. À ces voix (s’il en existe encore), je proposerais de changer de point de vue en reconsidérant l’acception que l’on donne en France à ce mot de « théâtre », en particulier tel qu’il s’incarne encore souvent dans les grandes institutions du pays, de la Comédie-Française aux Centres Dramatiques Nationaux. Car la vision d’une représentation de théâtre comme émanation d’un texte n’est, somme toute, que l’élaboration historiquement datée d’un discours sur ce qu’est le théâtre. Ailleurs, ou avant, le théâtre est, fut, un genre hybride, impliquant en proportions variables des significations passant par le corps et les gestes avec d’autres passant par les mots et la voix. Déclamations entremêlées de chants et parfois de danses dans la Grèce ancienne, burlesque corporel et gestuel de la commedia dell’arte, pantomimes et comédies-ballets des XVIIe et XVIIIe siècles français, nô et kabuki de la scène japonaise, théâtre masqué balinais qui marqua si fortement Antonin Artaud, ne sont que les exemples les plus connus de formes théâtrales qui perdurent, en dehors d’un discours limitatif qui voit dans « le texte et l’acteur, l’essence même du théâtre », comme je le lisais encore il y a peu dans la profession de foi de deux jeunes metteur·se·s en scène.

Certes, au XXe siècle, bien des théoricien·ne·s, des philosophes, des metteur·se·s en scène et des comédien·ne·s ont largement et profondément remis en question la primauté du verbe sur l’action dans le théâtre. Il n’en reste pas moins que ces réflexions, et surtout leur mise en pratique sur la scène, restent souvent considérées comme « avant-gardistes » ou « modernes ». Elles seraient typiques d’un « théâtre contemporain » qui, un jour ou l’autre, comme son nom l’indique, connaîtrait sa date de péremption et disparaîtrait au profit d’un retour à l’ordre littéraire. Face à un a priori aussi persistant, on peut considérer que la présentation, au sein des institutions de théâtre, des arts corporels que sont la danse, la performance, le cirque ou la marionnette, sont une chance pour le théâtre car ils lui ouvrent un champ, voire des outils de réinvention et d’inspiration. Depuis la chorégraphe Pina Bausch, que Macha Makeïeff considérait comme « le plus grand homme de théâtre vivant », jusqu’aux comédien·ne·s de renom qui travaillent avec des chorégraphes ou des circassien·ne·s, les arts du geste, de la musicalité et de l’espace-temps irriguent depuis plusieurs décennies les réflexions et les pratiques de certain·ne·s professionnel·le·s du théâtre.

Durant les mois où les théâtres sont restés fermés par décret – et avec eux d’autres lieux dédiés à l’art et à la culture – ces professionnel·le·s se sont trouvé·e·s confronté·e·s à deux questions cruciales, essentielles oserait-on dire : après, au moment de la réouverture, faudrait-il recommencer ou commencer ? Renouer ou renouveler ? Pour un Centre Dramatique National comme le ThéâtredelaCité, laisser le plateau à la présence des corps et aux arts du corps est une manière d’aller chercher des réponses à ces questions en bousculant quelque peu des habitudes. C’est faire le choix de formes artistiques dont les « acteur·rice·s » (ou performers) se concentrent sur ce qu’ils·elles veulent faire autant, et souvent plus, que sur ce qu’ils·elles veulent dire. Et c’est faire le choix de formes artistiques dans lesquelles les actions s’exposent en et pour elles-mêmes, sans commentaires ni sous-titres. C’est pourquoi, dans ces spectacles, le sens n’apparaît jamais comme univoque. Il exprime au contraire des points de vue pluriels qui s’enrichissent du fait de leur coexistence. En regardant certaines propositions dansées, circassiennes, performatives, le·la spectateur·rice évolue dans un certain flou interprétatif, il·elle pénètre dans des zones de non-certitude. Ce qui peut être vécu comme un inconfort est aussi un espace mental de liberté, d’imagination, de créativité propre. Dans ces formes scéniques, le corps des performers agit comme une surface de projection qui, tout en proposant une image entièrement forgée par les artistes créateur·rice·s, renvoie aussi au·à la spectateur·rice, tel un miroir, la vision et la perception de ce qu’il·elle est, ressent, désire, au plus intime de lui·elle-même, parfois sans être même en capacité de l’énoncer. C’est retrouver un état de conscience en-deçà des mots et lui donner droit de cité.

 
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